HUGHES (T.)


HUGHES (T.)
HUGHES (T.)

HUGHES TED (1930- )

Né à Mytholmroyd dans le Yorkshire, non loin de Haworth où avaient vécu les sœurs Brontë, marié à la poétesse Sylvia Plath qui s’est suicidée, Ted Hughes, un des plus grands poètes anglais du XXe siècle passa sa jeunesse entre l’ombre des falaises et l’«exultation des landes» (Vestiges d’Elmet , Remains of Elmet , 1979). Après un service militaire passé à lire Shakespeare, il poursuivit ses études à Cambridge (1951) où il abandonna les lettres modernes pour se consacrer à l’archéologie et à l’anthropologie, disciplines qui devaient profondément marquer — par le biais des mythes et du folklore — toute son œuvre. Ses premiers recueils The Hawk in the Rain , 1957 (Le Faucon sous la pluie ), Lupercal (1960) et Wodwo (1967) ont souvent fait dire que Hughes est un poète animalier. En fait, la perception extraordinairement aiguë des animaux (et surtout des carnivores et des rapaces) dont il témoigne, évitant l’anthropomorphisme, n’est qu’un aspect d’une démarche poétique qui relève — et ici le mot sera à prendre à la lettre — d’une démarche chamanique.

Pour Hughes, chaque animal est un totem incroyablement vivant et unique qui permet d’avoir accès à une sorte de pouvoir dangereux et complexe, d’énergie primitive qu’il voit trahis dans notre société. Cette force peut être paraphrasée pour les besoins de la critique, comme la volonté de vivre de Schopenhauer, le ça, le principe féminin Gaïa, fille de Chaos, comme le principe de fécondité célébré pendant les Lupercalia, ou comme le Tyger de Blake. Cette force peut, pour les sociétés primitives, être trahie — comme elle l’est dans les poèmes les moins réussis de Hughes où la force est valorisée d’une façon quelque peu dérisoire. Mais, comme dans le véritable chamanisme, le poète, qui revient avec succès d’un voyage dans le primordial, a la possibilité — par le mythe et le rituel — de canaliser cette énergie, de restaurer l’ordre d’un monde ou d’une personne dont l’équilibre a été brisé.

Dans Corbeau (Crow , 1970), sans doute son œuvre majeure, Hughes s’inspire des mythes des Indiens de l’Amérique du Nord pour créer son propre mythe de la re-création. Ici, le héros central, Crow, dont il raconte les multiples aventures, ressemble aux «héros tricheurs», à l’homme-coyote des Indiens: c’est un animal anthropomorphisé de façon bouffonne, un être stupide, «mauvais», glouton, ridicule... et sympathique, au-delà, ou plutôt en deçà, du bien et du mal, effrayant et peureux, envisagé par-dessus tout comme un survivant. C’est cette capacité dont jouit le corbeau de survivre dans la désolation et le chaos qui lui confère, pour Hughes, son importance mythique: Un arc-en-ciel noir / arc dans le vide / au-dessus du vide / En vol pourtant .

C’est par le personnage de Crow que Hughes, lecteur de Beckett, tente de réaffirmer la vie dans un monde mort et un monde de mort.

Gaudete (1977), chant de joie célébrant la naissance d’un nouveau seigneur — le pendant blanc, pour ainsi dire, de Crow — rappelle le principe du recueil intitulé Look! We have come through (Regardez! Nous en sommes sortis ), de D. H. Lawrence, poète à qui Hughes ressemble par plusieurs côtés. Cette œuvre se construit autour d’une longue histoire de possession. Le révérend Lumb (autrement dit: l’Homme) est pris par les forces du monde souterrain tandis que son double souterrain prend sa place dans le village où il tente, d’ailleurs sans succès, d’organiser avec les habitantes une nouvelle Église basée sur des rites chamaniques et dionysiaques. La première partie se termine sur une double mort; mais Lumb est ressuscité (comme le fut Dionysos par Rhéa) et laisse derrière lui une série de poèmes d’amour très denses adressés à une femme (Cybèle? Isis? les deux femmes du poète mortes de mort violente?).

En 1979, Moortown renoue avec une plus grande simplicité, proche des bêtes terrestres, sans toutefois se priver d’une forte résonance métaphysique en clair-obscur. Certes, l’échappée mythologique qu’illustre «Prométhée sur son rocher» est toujours présente, mais la sensibilité se renouvelle grâce à une intimité vécue auprès des forces animales du monde. River , publié en 1983, fait de Ted Hughes un poète de la nature, très hopkinsien de langage, mais absorbé par le spectacle des landes du Devonshire, et de son réseau serré de rivières. Le volume est accompagné de photographies de Peter Keen, qui illustrent et scandent de leur beauté rugueuse chacun des textes de l’auteur.

Poète d’une remarquable fécondité (il a écrit en plus de nombreux livres pour enfants), faisant preuve d’un sens de la métaphore qui frappe toujours par son extraordinaire aisance, Hughes s’est livré sur le plan de la prosodie à des expériences très intéressantes. Mais, en dernière analyse, c’est sa tentative presque héroïque de renouer avec la grande tradition de la poésie épique (le Tain irlandais l’a influencé, ainsi que Le Livre de Job ) qui le distingue parmi les poètes d’expression anglaise de son époque.

Encyclopédie Universelle. 2012.